Gustave Flaubert et la correction éditoriale.

Publié le par magali duru

Je ne résiste pas au plaisir de citer cette lettre de Gustave Flaubert à Charles-Edmond....Quelle poigne, le Gustave!


      Août 1864.

A Charles-Edmond

  
      Je regrette bien que vous ne puissiez faire avec moi ce petit voyage à Villeneuve. Je m'embête tellement en chemin de fer qu'au bout de cinq minutes je hurle d'ennui. On croit, dans le wagon, que c'est un chien oublié ; pas du tout, c'est M. Flaubert qui soupire ! Voilà pourquoi je désirais votre compagnie, mon cher vieux. Cela dit, passons (style Hugo).
      J'enverrai votre lettre à Mme Régnier, et je ne doute pas que, dans son envie d'être imprimée , elle ne cède à vos exhortations ; mais si elle me demande mon avis là-dessus, je lui conseillerai de vous envoyer promener carrément (en admettant même que vous ayez raison). Oui, mon bon, et cela par système, entêtement, orgueil, et uniquement pour soutenir les principes.
      Ah ! Que j'ai raison de ne pas écrire dans les journaux et quelles funestes boutiques (établissements) ! La manie qu'ils ont de corriger les manuscrits qu'on leur apporte finit par donner à toutes les oeuvres la même absence d'originalité. S'il se publie cinq romans par an dans un journal, comme ces cinq livres sont corrigés par un seul homme ou par un comité ayant le même esprit, il en résulte cinq livres pareils. Voir comme exemple le style de la Revue des Deux Mondes.
Tourgueneff m'a dit dernièrement que Buloz lui avait retranché quelque chose dans sa dernière nouvelle. Par cela seul, Tourgueneff a déchu dans mon estime. Il aurait dû jeter son manuscrit au nez de Buloz, avec une paire de gifles en sus et un crachat comme dessert ! Mme Sand aussi se laisse conseiller et rogner ! J'ai vu Chilly lui ouvrir des horizons esthétiques ! Et elle s'y précipitait ! Il en était de même de Théo, au Moniteur , du temps de Turgan, etc. N... de D... ! De la part de pareils génies, je trouve que cette condescendance touche à l'improbité. Car, du moment que vous offrez une oeuvre, si vous n'êtes pas un coquin, c'est que vous la trouvez bonne. Vous avez dû faire tous vos efforts, y mettre toute votre âme. Une individualité ne se substitue pas à une autre. Un livre est un organisme compliqué. Or toute amputation, tout changement pratiqué par un tiers le dénature. Il pourra être moins mauvais, n'importe, ce ne sera pas lui !
      Mme Régnier n'est pas en cause, mais je vous assure, mon bon, que vous êtes sur une pente et que vous autres, journaux, vous contribuez par là encore à l'abaissement des caractères, à la dégradation, chaque jour plus grande, des choses intellectuelles.
      Je vous montrerai le manuscrit de la
Bovary, orné des corrections et suppressions de la Revue de Paris . C'est curieux. On m'objectait, pour me calmer, l'exemple d'Arn. Frémy et d'Éd. Delessert.
      Il est certain que Chateaubriand aurait gâté un manuscrit de Voltaire et que Mérimée n'aurait pu corriger Balzac. Bref, nous nous sommes si bien fâchés que mon procès est sorti. Ces messieurs avaient tort, et pourtant quels malins ! Laurent-Pichat, le bon Du Camp et le père Kauffmann de Lyon, fort en soieries, Fovard, notaire. Là-dessus, mon vieux, je vous bécote.
 

Gustave Flaubert

______________________________________________________________________________________________

 


Pour lire d'autres lettres de Gustave Flaubert ( Éd. D. Girard et Y. Leclerc, Rouen, 2003), c'est ici. il suffit de cliquer sur les numéros dans le tableau de gauche.

 

Publicité

Publié dans Lector in fabula

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
K
Gustave qui bécote Charles-Edmond, fichtre !Ceci dit, si j'avais dû corriger Proust, je lui aurais fait supprimer les subordonnées, une expansion du nom sur deux et mettre un point tous les 20 mots et j'aurais enfin peut-être pu le lire. La Recherche en deux volumes.... soupir
Répondre
M
<br /> Ah, je me demandais vraiment si quelqu'un allait finir par remarquer ce bécot...<br /> <br /> Allons, allons, sans Proust, que serait le commerce des madeleines?<br /> <br /> <br />
D
Je suis d'accord, in fine, avec vous : c'est juste ce terme de "correction" qui m'a un peu énervé, mais je me doute bien qu'un éditeur procède à un travail avec l'auteur, qui dépasse la simple relecture "orthographique" du texte. Sinon, il n'aurait plus son statut d'éditeur, c'est-à-dire de "passeur", en définitive.
Répondre
G
Oh, Dominique, je vous trouve bien catégorique ! Le rôle d'un éditeur n'est pas forcément de publier tels quels les manuscrits que l'auteur daigne lui confier. Il peut y avoir un dialogue, un vrai, qui permet au manuscrit d'aller plus loin, de le débarrasser de quelques pétouilles que l'auteur, ébloui par son oeuvre ne voit plus. En fait, ce qui pose un problème, c'est ce terme de "correcteur" qui induit un crayon rouge raturant rageusement. Un bon correcteur travaille avec deux crayons : un rouge pour indiquer les corrections incontestables (répétitions, fautes d'orthographe, erreurs de rédaction), et un crayon de bois noir, pour suggérer des modifs, que l'auteur est libre de refuser ou d'accepter, s'il a l'honnêteté d'y réfléchir.
Répondre
D
Voilà bien traité un problème de fond : sabrer dans l'originalité pour "conformer" un texte à ce que l’éditeur - qui veut par là montrer son pouvoir - prétend devoir être écrit.Si Gallimard avait exigé de Céline l’enlèvement de tous les points de suspension de ses manuscrits, on aurait eu quelque chose de totalement plat, sans point(e)s. Le « vrai »i éditeur devrait accepter ou refuser : mais corriger, on n'est pas à l'école voulue par Darcos !
Répondre
A
Une plume si vigoureuse alliée à une saine colère:  toujours d'actualité  Monsieur Flaubert . Les idées claires et un style épistolaire cum grano salis!
Répondre